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les pavés usés de nos errances vagabondes à des rendez-vous ratés

les pavés usés de nos errances vagabondes à des rendez-vous ratés

Être à la rue n’est pas être dans la rue. Quand j’étais gosse, les rues de notre banlieue de noroît, c’étaient des pavés toujours disjoints, mal polis et nivelés à la va-comme-je-te-pousse. L’hiver, des pavés humides de la sueur ouvrière et l’été, légèrement gras et souillés par les exhalaisons automobiles. De-ci et de-là, on y pouvait voir poindre un brin de chlorophylle évadé sans doute d’un jardin… ouvrier. C’était notre seule campagne avec les terrains vagues, momentanément désertés de toute activité. Des rues qui nous servaient de cour de récré et où on s’y s’adonnait volontiers à des jeux plus ou moins illicites. Le sirop de la rue ça forge le caractère.

Cette époque (fin des années cinquante et début des années soixante) : on ne nous avait pas encore appris que « sous les pavés, la plage ». À vrai dire, la plage, on en avait vaguement entendu parler et vu subrepticement quelques images à la TV en noir et blanc. De plus, on s’en contrefichait, même si sur nos vieux clous (vélos), on allait se balader jusqu’à la Seine qui était déjà un égout à ciel ouvert. S’y miroitaient de magnifiques auréoles colorées qu’on aurait pu croire des arcs-en-ciel ; des ablettes gavées à la sortie de l’usine de traitement des eaux usées. Notre univers était limité par d’un côté le fleuve parisien de l’autre les fortifs (anciennes fortifications de la capitale). Les octrois des portes parisiennes existaient encore, même s’ils étaient désaffectés. Et durant la guerre d’Algérie, les CRS campaient au gymnase de la porte Clichy.


La fête, pour nous, c’était la fête foraine au printemps (s’il m’en souvient) et surtout les autos tamponneuses juste là où aujourd’hui passe le périphérique au-dessus. Notre poésie, c’était « Les hauts murs » ou « La loi des rues » (Auguste Le Breton) avec pour tout bagage, pour les meilleurs d’entre nous, le certificat d’études et un marché du travail pléthorique dans l’offre. Pas de chômage ! On avait le choix entre être arpète ou grouillot : bon à rien et à tout faire (au choix !) : un franc de l’heure dans le meilleur des cas et 40 heures minimum (plutôt 48). Métro-boulot-dodo, la formule est de l’année 68, mais était déjà en usage sauf qu’il y avait tout de même des loisirs, ou en tout cas, on les exploitait comme tels.
Notre paradis, nous les gamins de la Cité, c’était la rue. Là, on y était chez nous. Les « grands » ne nous importunaient guère, on ne les intéressait pas. La rue c’était aussi le bistro : le baby-foot ou le flipper quand on avait quelques Louis (vingt-cinq Louis égalent cinq francs [nouveaux]), on ne les épargnait jamais. On entrait déjà dans la société de (faible) consommation : de pauvres bougres qui allaient traîner le samedi ou le dimanche aux puces de Saint-Ouen en quête d’une bonne affaire à trois francs et six sous. Et en général, le seul qui faisait une bonne affaire, of course, c’était le camelot qui avait réussi à nous fourguer sa marchandise qui ne valait pas un fifrelin…


Ce qui est certain : on n’était pas malheureux parce que cela n’aurait rien voulu dire. Notre destin (fatum) était là inscrit noir sur blanc. On ne se posait pas de questions sur ce qu’on voulait être ou faire. En fait, on ne désirait rien de particulier, mais, a contrario, on aurait tout (ou presque) accepté d’entrevoir comme bénéfique.


Aujourd’hui, autant qu’il m’en souvient, j’étais un peu à part et, finalement (même maintenant), ça a perduré : à la fois intégré dans la bande (une espèce de noyau commun informel) et solitaire dans l’âme (!). Je ne me suis jamais ennuyé avec moi-même et avec les autres à dose tempérée. Je crois qu’on est formulé par notre jeunesse. La mienne est épique à sa façon.


Et aujourd’hui, tout ça pour ça ? Oui, ça en valait la peine, d’autant que nos choix étaient restreints à notre imagination… pauvre qu’elle était d’imaginer un… avenir. La vie, c’est simple, c’est comme marcher : il faut mettre un pied devant l’autre et idée par idée, nolens volens, on avance puisque, de toute façon on ne peut jamais reculer.

JrB, Chauny (hôpital), 14 septembre 2016

En nous inculquant l'horreur des intempérances de langage, un respect et l'obéissance du tout, le christianisme a anémié nos peurs.

Emil-Michel Cioran, La tentation d'exister (Le peuple de solitaires)

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