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La boîte de Pandore (René Magritte)

La boîte de Pandore (René Magritte)

Ce très long boulevard partant de quelque part

Et me ramenant toujours à la Seine

Entrecoupé de carrefours allant on ne sait où

Par des voies oubliées, par paresse,

Parfois par lâcheté.

Quelques arbres qui n'ont plus d'âge

Ils ont toujours été là

et personne n'a pas pu ne les pas voir...

Au point de les oublier

L'automne où les feuilles tombent comme les années

Et la pluie, le vent éteignent les feux de joie

Les trottoirs se vident et les passants se taisent

Asphalte monotone et déserté

La puanteur du rêve de l'automobiliste sans véhicule

où chemine le « vagabond du réel » menacé d'être écrasé

Broyé par des machines d'où l'on ne s'évade

Qu'en s'y enfermant, s'y aliénant à perpette

Parsemés des taches de notre nostalgie

Ce boulevard qui va aussi loin et partout

Où je vais...

Des bistrots et des bouges à la lumière crue

D'une vieille lampe allumée

Par tous les mensonges de nos errances

Là, on y entre à tout va, sans passeport aucun

Avec pour tout viatique identitaire

Quelques piécettes de nickel et un regard éperdu

Ici, on paye en traites tirées sur le passé

Là où il 'n’y avait nul avenir

Au rendez-vous des coupables, il n'y a pas d'innocents

Tous coupables de vivre et d'errer

On vous y sert à profusion les dernières amertumes

On goûte avec force de larmes la lie du désespoir
On ne refuse rien : ni les rires ni les pleurs !
Il suffit de payer cash de soi pour tous
Dernière
« Humanité » où chuinte la cascade des gémissements

Non ! Pas ceux de la misère, mais ceux de l'amour

Ici-bas, tout se fond, se confond

parce que tout autre que le rêve bourgeois

La fenêtre d'un dernier étage

La pénombre d'où point le cri de la chair
Déjà des hurlements d'horreur et des protestations

Pour vite effacer ces effluves venus d'ailleurs

Des panaches de fumée grise

D'une usine-caserne où s'évanouit la vie

Pour la production d'une aliénation subtile

et sublime de la fumée blanche au-delà

Comme l'évasion dans l'azur infini

Sauf qu'ici-bas, l'azur est avenir sombre

Là, on n'y croise bien plus l'oiseau de fer

Que nos moineaux bien nourris chez les pauvres

Entre deux pavés, ultime vestige d'un autre temps

Pousse, rebelle et fier, un dernier brin d'herbe

De celle qu'on ne fume pas

C'est là toute la chlorophylle sauvage de la cité
la campagne est partout, mais surtout autre par
t

Et après nos nuits orgiaques

où le sommeil nous tenait lieu de plaisir

et que l'on se réveillait avec la gueule de bois

de bouteilles encore jamais bues

le cœur gonflé de rien
La bouche pâteuse d'un baiser avec le néan
t

Après avoir nuit et jour sans repos et sans soleil

Discourut sur l'avenir du monde

C'est-à-dire, notre destin

Là, jetés en pâture à quelques dieux ou diables

Dans une rue vide à cinq heures du mat'

Alors que le laitier passait encore

Brinquebalant ses bidons déjà vides

Et que notre sperme était gelé

par quelque maladie de l'âme

Selon l'humeur des saisons

l'on descendait ou remontait

Cette longue et morne route

Qui ne nous menait toujours nulle part

Ailleurs que chez nous,

Nous qui étions de n'importe où

Je marchais seul ou encore avec moi-même

À l'odeur du jour, je humais mes phantasmes

Alors que dans ma tête, ce n'était pas la fête

Vagabondant de poubelle en poubelle

Débordantes des déchets d'une jouissance honteuse

Ici, j'ai aimé sur les lits de pavés

Bordé par des draps de macadam

Bercé par la complainte d'un marteau-piqueur

et les sirènes de police secours
Ô ! Les ruelles de notre enfanc
e

que vous étiez fausses et malsaines

Écrites et tatouées à la plante de nos pieds

Dans la paume de nos mains

Pourtant la misère et la joie s'y sont unies

De cette vie, j'en ferai de l'or

Demain sans nostalgie ni regret

D'un « bon vieux temps » qui n'a jamais existé

et que pourtant on en a rêvé...

J.-R. B.

(Ensi, lundi 20 septembre 1982)

 

Qu’y aurait-il donc à créer s’il y avait des dieux ?

Friedrich Nietzsche (1844-1900)

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